Quand nos angoisses racontent aussi la société : une lecture en sociologie clinique

Quand nos angoisses racontent aussi la société : une lecture en sociologie clinique

Que dit notre anxiété de notre histoire, de notre place dans le monde et de la société dans laquelle nous vivons ?

Dans ma pratique d’accompagnement en socioanalyse, je reçois souvent des personnes anxieuses, qui semblent porter seules le poids d’un monde qui dérape. Il est courant de pathologiser ces états, de chercher un trouble neurochimique ou une faiblesse personnelle. Pourtant, la sociologie clinique nous invite à élargir le regard : l’anxiété n’est pas nécessairement un dysfonctionnement de l’individu. Elle peut également être le symptôme d’une crise sociale et d’un effondrement des repères collectifs. Autrement dit, elle est le cri d’une subjectivité qui ne trouve plus sa place dans le monde.

Pour comprendre cette anxiété, il faut dépasser le cadre purement psychologique pour regarder l’individu dans sa relation avec son environnement. Nos angoisses sont tissées dans la trame de nos histoires familiales, de nos trajectoires professionnelles et des normes sociales qui nous traversent. La sociologie clinique nous enseigne que l’anxiété surgit lorsque le lien social se distend, lorsque la promesse d’un avenir stable et d’une reconnaissance sociale s’effondre. L’anxiété peut ainsi être appréhendée comme un phénomène à la fois intime et social, au croisement des trajectoires individuelles et des transformations de la société. 

La honte sociale et la pathologisation de l'anxiété

Un paradoxe majeur de notre époque est la manière dont l’entourage et les institutions perçoivent et gèrent l’anxiété. Au lieu d’y voir un signal d’alarme, nous avons tendance à la pathologiser. L’anxiété est vue comme un signe de faiblesse, d’incapacité à gérer son stress ou de déficit de résilience individuelle.

Cette approche pathologisante crée un cercle vicieux. En cherchant à « soigner » les symptômes sans en comprendre les causes sociales, on isole l’individu. On lui fait croire que le problème vient de lui, ce qui amplifie le sentiment anxieux par la culpabilité. L’anxiété devient alors un secret honteux que l’on cache, au lieu d’être un sujet de discussion collective. On finit seul.e avec elle, sans soutien, sans reconnaissance, enfermé.e dans une souffrance qui se nourrit de son invisibilité sociale. 

Vincent de Gaulejac parle de honte sociale dans son livre Les Sources de la honte qui est une pression et un malaise de l’identité sociale face à une norme. Lorsque l’anxiété est interprétée comme un échec personnel, l’individu se sent honteux de ne pas pouvoir « tenir », de ne pas être « normal ». Par conséquent, L’étiquetage des personnes anxieuses provoque parfois paradoxalement une dégradation des symptômes : la peur d’être anxieux dans une société qui ne la comprend pas engendre une hausse de l’anxiété. La honte empêche également de demander de l’aide et renforce l’isolement, transformant un malaise social en un malheur privé.

Classes sociales, habitus et anxiété de position

L’habitus est ce système de dispositions profondes, acquises dès l’enfance, qui guide nos perceptions, nos jugements et nos actions. Il est le produit de notre histoire familiale, de notre milieu social et de notre position dans la société. De ce fait, l’anxiété peut également surgir lorsque l’habitus d’un individu se trouve en conflit avec les exigences d’un champ social spécifique.

Les appartenances et positions sociales contribuent à façonner des manières d’être . L’anxiété peut alors prendre la forme d’un « mal de classe », que ce soit par une mobilité sociale ascendante ou par un déclassement, par exemple pour un individu issu d’un milieu populaire accédant à la position de cadre supérieur, ou pour un cadre moyen menacé de précarité. Elle traduit le sentiment d’illégitimité, la peur d’être « démasqué.e » comme un.e imposteur, ou l’impossibilité de maîtriser des codes culturels et sociaux qui semblent étrangers.

Bourdieu parle de violence symbolique : c’est la façon dont les dominants imposent leurs normes comme étant les seules légitimes, et dont les dominés les intériorisent. La lecture socioanalytique de cette anxiété de classe peut alors devenir la traduction subjective de cette violence. C’est le sentiment permanent de ne pas être « à sa place », de devoir constamment compenser un manque de légitimité perçu. Dans ce contexte, l’anxiété n’est pas un défaut individuel, mais une réponse compréhensible à un système qui exige une conformité à des normes qui ne correspondent pas à l’histoire et à la position de l’individu. La socioanalyse permet ici de révéler ces mécanismes invisibles, transformant l’angoisse personnelle en une prise de conscience structurelle.

Une anxiété genrée

Le genre constitue une autre dimension fondamentale pour comprendre certaines expériences anxieuses. Les femmes et les hommes ne sont pas socialisé.es de la même manière et ne sont pas confronté.es aux mêmes attentes sociales. Dès l’enfance, chacun.e apprend des manières différentes de se comporter, de se présenter aux autres, de prendre sa place ou, au contraire, de la laisser. Ces apprentissages contribuent à façonner notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde.

Pour les femmes, ces normes peuvent prendre la forme d’injonctions contradictoires : être ambitieuse sans être trop autoritaire, indépendante tout en restant disponible, affirmer ses besoins sans paraître égoïste, réussir sans cesser d’être attentive aux autres. À cela peut s’ajouter une pression importante autour de l’apparence, de la performance et de la capacité à répondre aux attentes de son environnement. Ces contradictions peuvent alimenter une anxiété de performance et un sentiment récurrent de ne jamais être « assez » : assez compétente, assez présente, assez aimable ou suffisamment à la hauteur.

Le rapport au regard des autres constitue également une dimension importante. La socialisation féminine peut favoriser une attention accrue au jugement, à l’approbation et à la manière dont on est perçue. La peur de décevoir, de déranger, de prendre trop de place ou d’être jugée peut conduire à une forme d’auto-surveillance permanente. L’anxiété ne naît alors pas seulement d’une situation extérieure, mais aussi de l’anticipation constante du regard social et des conséquences possibles d’un écart aux normes.

Au-delà de ces injonctions, les femmes sont également davantage exposées à certaines formes de violences et de harcèlement. Dans l’espace public, professionnel ou privé, la nécessité d’évaluer les risques, d’adapter ses comportements, de surveiller son environnement ou de réfléchir à la manière de se protéger peut produire une forme d’hypervigilance. Ce qui peut apparaître comme une anxiété individuelle prend alors sens dans un environnement où la menace n’est pas imaginaire. La peur peut devenir une manière d’anticiper un danger potentiel et de tenter de conserver une forme de contrôle.

En socioanalyse, il devient alors essentiel de ne pas réduire ces expériences à une « fragilité féminine ». Il s’agit au contraire de comprendre comment des normes de genre, des rapports de pouvoir et des expériences concrètes s’inscrivent dans les trajectoires individuelles et peuvent contribuer à produire certaines formes d’anxiété. Mettre ces mécanismes en lumière permet de déplacer le regard : ce qui est parfois vécu comme une insuffisance personnelle peut aussi être compris comme le résultat d’un environnement social et de normes intériorisées.

Chez les hommes également, l’anxiété peut être liée à la socialisation de genre. L’injonction à être fort, autonome, performant et à ne pas montrer sa vulnérabilité peut conduire à intérioriser une pression constante : réussir, assurer, ne pas échouer. Lorsque cette image de la masculinité devient difficile à maintenir, l’anxiété peut alors se manifester dans l’écart entre ce que l’on pense devoir être et ce que l’on parvient réellement à être.

Société contemporaine et écoanxiété

Enfin, l’anxiété contemporaine ne peut être comprise sans regarder l’état du monde lui-même. Nous vivons une époque marquée par une fragilité économique croissante, une polarisation politique exacerbée et une crise écologique sans précédent. Ces éléments constituent un terreau fertile pour une anxiété diffuse, voire paralysante.

L’écoanxiété peut être comprise comme une réaction à des menaces environnementales bien réelles. Elle témoigne d’un rapport au monde marqué par l’incertitude, l’impuissance et la difficulté à se projeter dans l’avenir. Face à la montée des températures, à la disparition des espèces et à l’incertitude du futur, l’individu ressent un épuisement profond. Cette anxiété est d’autant plus forte qu’elle touche à la fois à la peur de la mort et à la culpabilité de participer à un système destructeur. Elle est le signe d’une rupture entre l’illusion d’un progrès linéaire et la réalité d’un monde en crise.

Parallèlement, la fragilité économique et la précarité généralisée ont transformé le travail et la vie quotidienne en sources d’insécurité permanente. La fin des emplois stables, la montée du chômage, la concurrence féroce et la précarité des revenus créent un climat de peur constante. L’individu ne peut plus se projeter dans un avenir stable, ce qui génère une anxiété existentielle.

Ajoutons à cela la polarisation politique et la fragmentation du débat public. La difficulté à trouver des terrains d’entente, la montée des discours haineux et la perte de confiance dans les institutions créent un sentiment de désarroi. L’individu se sent isolé face à des forces qu’il ne comprend pas et qu’il ne maîtrise pas. Cette insécurité sociale et politique renforce l’anxiété, car elle remet en cause la possibilité même d’un vivre-ensemble.

Comprendre pour se libérer de l’anxiété

Il ne s’agit pas de nier la dimension psychique de l’anxiété, mais de comprendre ce qui, dans nos trajectoires et dans notre environnement social, contribue à la produire, à l’entretenir ou à lui donner sens. L’anxiété n’est pas un destin individuel. Elle peut être le produit d’interactions complexes entre la honte sociale, les classes sociales, les rapports de genre ou encore les crises de notre époque. Que ce soit à travers les mécanismes de l’habitus et de la violence symbolique, la charge invisible portée par les femmes, ou les menaces pesant sur notre planète, l’anxiété, ici, devient également un fait social. 

En tant qu’accompagnante en socioanalyse, mon rôle n’est pas de « soigner » l’anxiété comme un symptôme isolé, mais de vous aider à la comprendre comme un message. En utilisant les outils de la sociologie clinique, nous pouvons décoder les forces sociales qui pèsent sur vous, identifier les ruptures de transmission ou les inégalités de genre, et renouer avec une forme de lucidité.

L’anxiété, lorsqu’elle est comprise, perd une partie de son pouvoir destructeur. Elle peut devenir le point de départ d’une prise de conscience collective, d’une résistance face aux structures oppressives et d’une reconstruction du lien social. Ce n’est pas en fuyant l’anxiété que nous irons mieux, mais en l’acceptant comme le reflet de notre rapport au monde. C’est dans cette lucidité que réside la véritable résilience, celle qui permet de vivre, de comprendre et d’agir dans un monde en pleine mutation.

Karen Grognuz

Analyser. Comprendre. S’émanciper.

Analyser et comprendre son anxiété, c’est s’émanciper d’une pathologisation parfois contre-productive.

Sources

  • Barlow, A. et al. (2023). Factors associated with gender and sex differences in anxiety prevalence and comorbidity: A systematic review.
  • Boehme, B. A. E. et al. (2024). « Climate Anxiety: Current Evidence and Future Directions ». Current Psychiatry Reports, 26(11), 670-677.
  • Bourdieu, P. (1979). La Distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Les   Éditions de Minuit.
  • Cosh, S. M. et al. (2024). « The relationship between climate change and mental health: a systematic review of the association between eco-anxiety, psychological distress, and symptoms of major affective disorders ». BMC Psychiatry, 24, 833.
  • de Gaulejac, V. (1996). Les Sources de la honte. Paris : Desclée de Brouwer.
  • GIEC (IPCC). (2022). « Chapter 7: Health, Wellbeing and the Changing Structure of Communities », in Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability.
  • Mc Mommersteeg, P. et al. (2024). « Gender roles and gender norms associated with psychological distress in women and men among the Dutch general population ». Journal of Health Psychology, 29(8), 797-810.
  • Organisation mondiale de la Santé (OMS). (2025). Troubles anxieux.
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