
Quand la sociologie intègre la thérapie : l’apport de la sociologie clinique
Et si certaines de nos difficultés ne pouvaient pas être comprises uniquement à partir de notre individualité ?
Lorsque nous traversons une période difficile, nous cherchons souvent à comprendre ce qui se passe à l’intérieur de nous : Pourquoi suis-je anxieux.se ? Pourquoi ai-je autant de mal à m’affirmer ? Pourquoi ai-je le sentiment de ne jamais être à la hauteur ? Pourquoi est-ce si difficile de trouver ma place ? Pourquoi suis-je déprimé.e ? Ces interrogations sont importantes, mais elles peuvent être complétées par un autre questionnement central : dans quel contexte familial, social et historique cette expérience prend-elle place ?
C’est précisément ce que propose la sociologie clinique : considérer l’individu dans sa singularité, tout en prenant en compte les contextes sociaux qui le traverse. Notre manière de penser, de ressentir et d’agir ne se construit jamais complètement en dehors de notre environnement. Notre histoire familiale, notre milieu social, notre parcours scolaire, notre travail, notre genre, nos relations et les normes auxquelles nous sommes confronté.es participent à construire notre rapport au monde.
Cela ne signifie pas que nous sommes entièrement déterminé.es par notre environnement. Mais notre individualité se construit toujours à l’intérieur de certaines conditions sociales. Comprendre ces dernières peut alors permettre de mieux saisir ce que nous vivons et les marges de liberté dont nous disposons.
Vincent de Gaulejac : penser l’individu dans son histoire sociale
Le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac a largement contribué à développer cette manière de penser les rapports entre l’histoire individuelle et l’histoire sociale. Dans la sociologie clinique, il ne s’agit pas d’opposer le psychologique et le social, mais de comprendre comment ces dimensions se rencontrent.
Nous sommes tous et toutes traversé.es par différentes histoires : une histoire familiale, une histoire professionnelle, une histoire sociale et une histoire personnelle. Celles-ci peuvent parfois entrer en contradiction. Ce que notre famille nous a transmis peut ne pas correspondre aux valeurs rencontrées dans le monde professionnel. Nos aspirations peuvent se heurter aux possibilités réellement accessibles. Les attentes sociales peuvent entrer en tension avec nos désirs personnels.
Une personne qui souffre d’un sentiment d’illégitimité, par exemple, peut avoir une histoire personnelle particulière. Mais cette expérience peut également être éclairée par son milieu social d’origine, son parcours scolaire, son environnement professionnel ou les attentes qu’elle a progressivement intériorisées.
La question devient alors moins : « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? », que : « Qu’est-ce qui m’a conduit.e à vivre cette situation de cette manière ? »
L'ouvrage collectif récent de Vincent de Gaulejac La thérapie en société. Approches systémiques et sociologie clinique, paru en mai 2026 sous sa direction, prolonge cette réflexion autour d’une clinique attentive à la complexité des liens entre l’individu et la société. Cette approche invite ainsi à ne pas réduire les difficultés psychiques à une dimension strictement individuelle, sans pour autant nier la singularité de chaque personne.
Pierre Bourdieu : la socioanalyse comme démarche réflexive
Chez Pierre Bourdieu, la socioanalyse constitue une démarche de réflexivité particulière : il s’agit de retourner les outils de l’analyse sociologique sur soi-même afin de comprendre ce qui, dans notre histoire et notre position sociale, contribue à façonner notre manière de penser, de percevoir et d’agir. L’enjeu n’est pas simplement de mieux connaître son passé, mais de rendre visibles les déterminismes sociaux qui peuvent agir en nous sans que nous en ayons pleinement conscience.
Avec la notion d’habitus, Bourdieu montre que nous incorporons, au fil de nos expériences, des dispositions liées aux milieux sociaux dans lesquels nous avons grandi et évolué. Celles-ci orientent nos goûts, nos aspirations, nos comportements et même notre manière d’imaginer ce qui est possible pour nous. Elles peuvent devenir tellement familières qu’elles nous apparaissent comme naturelles.
La socioanalyse invite précisément à interroger ces évidences. Pourquoi certaines ambitions nous semblent-elles accessibles et d’autres non ? Pourquoi certains environnements nous donnent-ils immédiatement le sentiment d’être à notre place alors que d’autres provoquent un sentiment d’illégitimité ? Pourquoi avons-nous parfois tendance à nous attribuer individuellement des difficultés qui prennent aussi sens lorsqu’on les replace dans notre trajectoire sociale ?
Pour Bourdieu, cette démarche suppose également d’interroger la position depuis laquelle nous regardons le monde. Le sociologue n’est pas extérieur à ce qu’il analyse : il est lui-même inscrit dans une histoire, une trajectoire et un milieu social. La réflexivité consiste donc aussi à analyser les conditions sociales qui ont rendu possible notre propre manière de voir.
Appliquée à une démarche de socioanalyse, cette perspective permet de mettre en relation l’histoire singulière et les structures sociales, sans réduire l’une à l’autre. Il s’agit de comprendre comment ces éléments ont contribué à produire certaines dispositions, et comment celles-ci peuvent parfois être transformées lorsque nous devenons capables de les identifier.
La socioanalyse ouvre ainsi un espace entre déterminisme et liberté. Comprendre ce qui a contribué à nous façonner ne signifie pas que nous sommes condamné.es à reproduire notre histoire. Au contraire, rendre visibles certaines dispositions, certaines croyances et certaines limites incorporées peut permettre de prendre une distance avec elles et d’envisager autrement nos choix.
C’est en ce sens que la socioanalyse peut devenir une démarche d’émancipation : non pas parce qu’elle nous libérerait de tout déterminisme, mais parce qu’elle nous permet de mieux comprendre ce qui nous traversent et, à partir de là, de retrouver des marges de manœuvre.
Comprendre pour retrouver une forme de liberté
La sociologie clinique et la socioanalyse proposent finalement un changement de regard. Ce que nous interprétions comme une faiblesse personnelle peut prendre un autre sens lorsqu’on la replace dans une trajectoire. Une difficulté à prendre sa place peut être liée à une histoire familiale, mais aussi à des apprentissages sociaux. Un sentiment d’imposture peut être douloureux individuellement, tout en étant renforcé par certains environnements professionnels ou certaines formes de sélection sociale. Autrement dit, l'intra et l'inter-individuel ne s'analysent pas indépendamment du micro et du macro-social.
Il ne s’agit pas de chercher un responsable unique à nos difficultés, ni de considérer que tout serait écrit d’avance. Il s’agit de comprendre les différentes forces qui ont contribué à faire de nous la personne que nous sommes aujourd’hui.
Analyser. Comprendre. S’émanciper.
Parce que comprendre ce qui nous façonne ne signifie pas être condamné.e à le reproduire. Cela peut aussi nous aider à choisir ce que nous voulons en faire.
Karen Grognuz
Sources
- Bourdieu, P. (1979). La Distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit.
- Bourdieu, P. (1980). Le Sens pratique. Paris : Éditions de Minuit.
- Bourdieu, P. (1991). « Introduction à la socioanalyse ». Actes de la recherche en sciences sociales, 90, p. 3-5.
- Bourdieu, P. & Wacquant, L. J. D. (1992). Réponses. Pour une anthropologie réflexive. Paris : Seuil.
- de Gaulejac, V. (dir.) (2026). La thérapie en société. Approches systémiques et sociologie clinique. Toulouse : Érès.
- Office fédéral de la santé publique (OFSP) / Observatoire suisse de la santé (Obsan). Données sur la santé psychique et les soins psychiatriques en Suisse.
- Organisation mondiale de la Santé. Santé mentale.
