Le couple, miroir des inégalités dans la sphère domestique : femmes, hommes et rapports de domination

Le couple, miroir des inégalités dans la sphère domestique : femmes, hommes et rapports de domination

Comment notre socialisation de genre façonne-t-elle notre manière de vivre à deux et de répartir les tâches au quotidien?

Le couple hétérosexuel est souvent présenté comme un espace d'intimité, d'amour et de partage, dans lequel deux personnes construisent ensemble leur quotidien. Pourtant, derrière cette représentation égalitaire, des différences importantes persistent dans la répartition du travail domestique et parental. Qui pense aux rendez-vous médicaux des enfants ? Qui organise les vacances, anticipe les anniversaires, vérifie les devoirs, pense aux courses ou prévoit ce qu'il faudra faire la semaine suivante ? Ces activités sont parfois peu visibles, mais elles constituent une part importante du travail nécessaire au fonctionnement de la vie familiale. Les données disponibles montrent d'ailleurs que les femmes continuent d'assumer une part plus importante du travail domestique et parental, y compris lorsque les deux partenaires travaillent. En France, les enquêtes de l'Insee montrent ainsi une répartition encore fortement genrée du travail domestique et parental. L'enjeu n'est donc pas seulement de savoir qui fait quoi, mais aussi de comprendre comment ces rôles se construisent et pourquoi ils peuvent sembler si naturels.

La socialisation de genre : apprendre à être une femme, apprendre à être un homme

Dès l'enfance, nous sommes socialisé.es à des attentes différentes selon que nous sommes identifié.es comme filles ou comme garçons. Cette socialisation ne passe pas uniquement par des règles explicites : elle se construit à travers la famille, l'école, les jouets, les représentations culturelles, les comportements valorisés et les modèles auxquels nous sommes exposé.es. Les filles sont plus souvent encouragées à prendre soin des autres, à être attentives, conciliantes et responsables, tandis que les garçons sont davantage socialisés à l'autonomie, à l'affirmation de soi et à la prise de risque. Ces différences ne sont évidemment ni absolues, ni naturelles ; elles sont le produit de processus sociaux qui peuvent ensuite être incorporés et devenir des manières habituelles de fonctionner.

Cette socialisation a des effets très concrets dans la vie de couple. Une femme peut avoir appris très tôt à remarquer ce qui doit être fait, à anticiper les besoins des autres ou à se sentir responsable du bon fonctionnement du quotidien, tandis qu'un homme peut avoir davantage appris à intervenir lorsqu'une tâche est identifiée ou demandée. La différence peut alors sembler minime, mais elle produit une répartition inégale de la responsabilité. Ce n'est pas seulement celui ou celle qui accomplit une tâche qui travaille : Celle qui doit penser à ce qu'il faut faire, anticiper, organiser et coordonner assume également une forme de travail invisible.

La charge mentale : quand penser devient aussi un travail

C'est ce que permet notamment de rendre visible la notion de charge mentale. Faire les courses est une tâche, mais constater qu'il manque certains produits, prévoir les repas, vérifier les activités des enfants, organiser les rendez-vous et anticiper les besoins de la famille constituent également un travail. Cette activité d'anticipation et de coordination reste très largement féminisée. Les enquêtes sur l'emploi du temps montrent que les femmes consacrent davantage de temps que les hommes aux tâches domestiques et parentales, et cette différence ne disparaît pas lorsque les deux membres du couple exercent une activité professionnelle.

Cela explique pourquoi une répartition apparemment « équitable » des tâches peut malgré tout être vécue comme inégalitaire. Un homme peut avoir le sentiment de participer largement à la vie familiale parce qu'il accomplit régulièrement certaines tâches. Mais si sa partenaire doit les identifier, les planifier, les rappeler et vérifier qu'elles ont été réalisées, une partie essentielle du travail reste à sa charge. L'égalité ne consiste donc pas uniquement à faire sa part, mais également à partager la responsabilité de savoir ce qui doit être fait. Cette question devient particulièrement importante lorsque les contraintes professionnelles s'ajoutent aux responsabilités familiales : qui adapte son emploi du temps lorsque les enfants sont malades ? Qui réduit son activité ? Qui renonce à une opportunité professionnelle pour répondre aux besoins de la famille ? Les choix du couple ne sont jamais complètement indépendants des normes sociales qui définissent ce qu'est une « bonne mère », un « bon père », une « bonne partenaire » ou un « homme qui réussit ».

Inégalités de genre et rapports de domination

Parler de rapport de domination ne signifie pas nécessairement qu'un homme cherche consciemment à contrôler une femme. Les rapports de domination peuvent être beaucoup plus ordinaires et s'inscrire dans des habitudes, des attentes et des rôles qui semblent aller de soi. Lorsque le temps professionnel de l'homme est implicitement considéré comme prioritaire et que celui de la femme est davantage ajusté aux besoins familiaux, l'inégalité peut se reproduire sans qu'une décision explicite ait été prise. De même, lorsque les tâches domestiques sont considérées comme relevant « naturellement » davantage des femmes, leur réalisation devient facilement invisible. L'analyse des rapports sociaux de sexe permet justement de dépasser la seule question des comportements individuels pour s'intéresser aux structures et aux normes qui régissent les relations entre les femmes et les hommes.

La sociologie clinique permet alors de questionner les rapports de genre et les conséquence de l'institution maritale et familiale sur les individus et leurs relations affectives. La socioanalyse vient affiner ce prisme en permettant d'interroger son propre parcours et les dispositions qui se sont construites au fil de son histoire. Pourquoi certaines femmes peuvent se sentir responsables du bien-être de toute la famille ? Pourquoi certains hommes ont-ils du mal à prendre spontanément en charge certaines dimensions du quotidien ? Ces questions ne cherchent pas à désigner des coupables. Elles permettent de comprendre comment nous avons appris à être dans la relation, comment nous avons intériorisé certaines attentes liées au féminin et au masculin, et comment notre histoire familiale et sociale continue parfois d'agir dans nos relations affectives.

Comprendre pour transformer ses relations

La socioanalyse permet ainsi de lier l'histoire personnelle et les rapports sociaux de sexe. Ce que je vis dans mon couple m'appartient, mais ne vient pas nécessairement uniquement de moi. Nos manières d'aimer, de prendre soin, de donner, de demander, de nous sacrifier ou de poser des limites ont une histoire. Elles sont liées à notre éducation, à notre famille, à notre milieu social et aux modèles de féminité et de masculinité auxquels nous avons été exposé.es. Comprendre ces variables ne signifie pas considérer que tout serait déterminé d'avance. Au contraire, rendre visibles certaines habitudes et certaines dispositions peut permettre de les questionner et d'ouvrir de nouvelles possibilités.

L'enjeu n'est donc pas de construire un couple dans lequel chaque tâche serait comptabilisée au millimètre, mais de pouvoir interroger ce qui semblait jusque-là évident : qui prend soin, qui anticipe, qui décide, qui s'adapte, qui dispose de temps pour soi et qui porte la responsabilité du fonctionnement collectif ? L'égalité dans le couple ne consiste pas seulement à partager les tâches. Elle suppose aussi de partager la responsabilité, le temps, le pouvoir de décision et la possibilité pour chacun.e de construire sa propre vie.

C'est là que la sociologie clinique et la socioanalyse peuvent ouvrir un espace de réflexion : non pas pour opposer les femmes et les hommes, ni pour transformer chaque difficulté conjugale en problème social, mais pour comprendre comment une histoire singulière rencontre des normes et des rapports sociaux qui la dépassent. Analyser ce qui nous forge peut permettre de comprendre ce que nous reproduisons, mais aussi ce que nous pouvons transformer.

Analyser. Comprendre. S'émanciper.

Comprendre ce qui nous façonne dans le couple, c’est aussi ouvrir la possibilité à des relations plus libres et plus égalitaires.

Karen Grognuz

Sources

  • Bourdieu, P. (1990). « La domination masculine ». Actes de la recherche en sciences sociales, 84, p. 2-31.
  • Brousse, C. (2015). « Travail professionnel, tâches domestiques, temps “libre” : quelques déterminants sociaux de la vie quotidienne ». Économie et Statistique, 478-479-480.
  • Champagne, C., Pailhé, A. & Solaz, A. (2015). « Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ? ». Économie et Statistique, 478-479-480.
  • Haicault, M. (1984). « La gestion ordinaire de la vie en deux ». Sociologie du travail, 26(3), p. 268-277.
  • Insee (2022). Travail domestique et parental au fil des confinements en France : comment ont évolué les inégalités socio-économiques et de sexe
  • Kergoat, D. (1990). « La division sexuelle du travail ». Revue française de sociologie, 31(2), 185-207.
  • Organisation internationale du Travail (2019). Prendre soin d’autrui : un travail et des emplois pour l’avenir du travail décent.

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